Faits saillants :
Son Excellence Oumar Keïta : « L’Afrique a des réponses essentielles aux défis du bien-être mondial »
26/06/25
par :
Pamela Annick N'guessan
Ancien ambassadeur du Mali auprès de l’UNESCO, Son Excellence Oumar Keïta appelle à une reconnaissance stratégique des savoirs traditionnels africains dans les politiques de santé, d’éducation et de culture.

Chapeau
Et si le bien-être global ne se mesurait pas uniquement à travers des indicateurs économiques ou médicaux ? Face aux fractures du monde moderne, Son Excellence Oumar Keïta propose une autre voie : celle des traditions africaines, riches de résilience, de spiritualité, de lien communautaire et de sagesse ancestrale. Une vision enracinée, tournée vers l’avenir, où la culture devient un levier de paix et d’équilibre intérieur.
1. À travers votre parcours diplomatique, vous avez défendu la culture, la paix et l’éducation. Quelle place accordez-vous aujourd’hui à la notion de bien-être dans ces grands axes d’action ?
La culture n’est plus seulement un outil de divertissement ou de transmission patrimoniale. Elle est aujourd’hui reconnue comme un levier fondamental du développement humain et du bien-être psychologique et social. Elle permet aux individus et aux communautés de s’exprimer, de se reconnaître et d’exister pleinement. Elle contribue à l’estime de soi, à la construction identitaire et à la santé mentale.
La culture favorise aussi la diversité culturelle, et l’accès aux arts et à l’éducation améliore concrètement la qualité de vie. À travers la musique, le théâtre, les festivals, elle renforce la cohésion sociale en créant des espaces de dialogue et de partage, essentiels au bien-être collectif.
L’UNESCO reconnaît aujourd’hui la culture comme un pilier du développement durable, soulignant sa contribution à la santé mentale, à l’inclusion et au sens de communauté. Le bien-être est désormais au cœur des politiques culturelles et de paix. On ne peut bâtir une paix durable ni développer une vie culturelle riche sans prendre en compte le bien-être des individus et des communautés. Culture, paix et bien-être s’enrichissent mutuellement.
2. Le Mali est porteur de traditions, de savoirs et de spiritualités riches. Quels enseignements ces héritages offrent-ils pour penser une approche globale du bien-être ?
Le Mali, avec ses traditions ancestrales, ses savoirs endogènes et ses spiritualités vivantes, constitue une source d’inspiration précieuse pour une approche globale et holistique du bien-être. Contrairement aux modèles occidentaux souvent centrés sur l’individu ou des critères matériels, les sociétés traditionnelles maliennes privilégient le collectif. Elles reposent sur des systèmes de solidarité solides : familles élargies, conseils de sages, sociétés d’entraide, etc.
Le bien-être y est conçu comme un équilibre communautaire, fondé sur l’entraide, la justice sociale et la paix collective. Les peuples maliens (Dogons, Peuls, Bambaras, Touaregs, etc.) entretiennent un lien symbolique fort avec la terre, les fleuves, les arbres, les animaux.
Les spiritualités, qu’elles soient islamiques, animistes ou soufies, sont autant de chemins vers la paix intérieure, la maîtrise de soi et la connexion au divin. Le bien-être y est également une quête spirituelle, une recherche de sens et d’harmonie avec le monde invisible.
Les griots, gardiens de la mémoire collective, transmettent des valeurs de résilience, d’humilité, de courage et de responsabilité à travers les épopées (Soundiata Keïta, Babemba, Sonni Ali Ber, Askia Mohamed). Cette oralité constitue un outil thérapeutique et éducatif essentiel. Pour moi, le bien-être passe aussi par le récit de soi, la mémoire, la transmission et le lien aux ancêtres.
3. Selon vous, comment les politiques culturelles africaines peuvent-elles mieux intégrer les enjeux de santé mentale, de cohésion sociale et de transmission intergénérationnelle ?
C’est une excellente question, car ces enjeux sont stratégiques pour le développement culturel et humain du continent. La santé mentale est souvent stigmatisée, peu financée et rarement intégrée dans les politiques culturelles. Pour y remédier, il est crucial de valoriser les savoirs endogènes : guérisseurs traditionnels, pratiques spirituelles, fétiches, qui proposent des formes de soin psychologique alternatives.
La culture peut et doit devenir un outil de cohésion sociale. Cela passe par la promotion des expressions artistiques communautaires (forums, danses traditionnelles, festivals) dans l’espace public pour recréer du lien social et favoriser la paix. Il faut soutenir les projets interculturels qui dépassent les clivages identitaires (ethniques, religieux, linguistiques), et encourager les initiatives intergénérationnelles réunissant jeunes et aînés autour des arts.
Former les professionnels de la culture à la psychologie sociale, à la médiation et à la gestion du patrimoine immatériel est également essentiel.
Les politiques culturelles africaines peuvent devenir de puissants leviers de transformation si elles :
Intègrent la santé mentale comme un enjeu culturel ;
Recréent du lien social à travers l’art et le patrimoine ;
Réhabilitent la transmission intergénérationnelle comme socle de résilience et d’identité.
4. En tant qu’ancien représentant auprès de l’UNESCO, comment percevez-vous l’évolution du rapport entre savoirs endogènes et institutions internationales ?
Ce rapport a connu un tournant important ces dernières décennies. Longtemps marginalisés, les savoirs endogènes bénéficient aujourd’hui d’une reconnaissance croissante, bien qu’encore ambivalente. Ces savoirs (locaux, traditionnels, autochtones) ont été considérés comme irrationnels, tandis que les institutions internationales (ONU, Banque mondiale, UNESCO, OMS…) promouvaient une vision technocratique et universaliste fondée sur la science occidentale.
Cette posture a souvent conduit à l’exclusion ou à l’instrumentalisation des savoirs locaux dans les politiques de développement. Par exemple, la médecine traditionnelle a longtemps été ignorée au profit de la biomédecine, même dans les contextes africains où elle est culturellement ancrée.
Aujourd’hui, l’UNESCO valorise les patrimoines immatériels et les pratiques culturelles locales comme ressources de paix et de durabilité. L’OMS encourage l’intégration des médecines traditionnelles dans les systèmes de santé.
Cette évolution va de la marginalisation vers la reconnaissance, mais elle reste fragile. Elle dépend :
De la capacité à rééquilibrer les rapports de pouvoir épistémique ;
D’une réelle volonté de décoloniser les approches ;
De la reconnaissance de la pluralité des savoirs pour faire face aux défis mondiaux de manière juste et enracinée.
« Il ne s’agit plus de choisir entre modernité et tradition, mais d’inventer un avenir nourri des deux. »
5. La jeunesse malienne, comme beaucoup d’autres en Afrique, fait face à de nombreux défis. Quels outils culturels ou éducatifs vous semblent prioritaires pour renforcer son autonomie et son équilibre intérieur ?
La jeunesse malienne vit une triple tension : entre modernité et tradition, entre espoir et précarité, entre enracinement et mobilité. Dans ce contexte, les outils culturels et éducatifs doivent non seulement lui permettre de s’adapter, mais aussi de se construire et de s’épanouir.
Il est essentiel de proposer des repères identitaires solides. Cela passe notamment par la création de formations professionnelles en lien avec les savoir-faire traditionnels (agriculture durable, tissage, poterie, etc.).
Pour renforcer l’autonomie et l’équilibre intérieur des jeunes :
Il faut réconcilier héritage et innovation ;
Donner la parole aux jeunes ;
Valoriser leurs talents culturels ;
Cultiver leur capacité à rêver et à bâtir leur avenir.
6. La diaspora africaine, et particulièrement malienne, joue un rôle croissant dans les dynamiques transnationales. Quel rôle peut-elle jouer dans la valorisation des approches africaines du bien-être ?
La diaspora africaine, et en particulier malienne, a un rôle stratégique à jouer dans la valorisation et la diffusion des approches africaines du bien-être. Elle agit comme un pont entre différents mondes, avec une double légitimité : connaissance des sociétés d’accueil, tout en restant profondément connectée aux héritages du continent.
Elle peut :
Promouvoir une vision du bien-être holistique et relationnelle dans les débats internationaux ;
Produire et diffuser des contenus culturels (films, podcasts, livres, conférences) valorisant les pratiques endogènes de soin, de résilience et de paix intérieure ;
Initier ou soutenir des projets culturels et de santé entre pays d’origine et d’accueil (ex. centres de soins intégrant médecine moderne et traditionnelle, festivals interculturels de bien-être, résidences artistiques sur la santé mentale) ;
Être force de proposition dans les instances internationales pour intégrer ces approches dans les politiques de coopération.
7. Vous avez été au cœur de nombreux dialogues interculturels. Que retenez-vous des regards croisés entre le monde africain et d’autres civilisations sur la question du soin et de la santé globale ?
C’est une question essentielle. Le soin, la santé, le corps, l’âme, la guérison : chaque civilisation se les représente différemment. J’ai participé à de nombreux dialogues entre le monde africain et d’autres civilisations (islamiques, asiatiques, occidentales, amérindiennes…).
En Afrique, le soin est global : il intègre le corps, l’esprit, les ancêtres, la communauté et la nature. En Occident moderne, la santé est majoritairement biomédicale, centrée sur le corps et la maladie comme dysfonction.
Ces échanges ont permis une réhabilitation des savoirs africains marginalisés. On redécouvre que la médecine traditionnelle africaine est structurée, fondée sur des savoirs botaniques, des pratiques spirituelles, des règles sociales.
L’Afrique enseigne que le soin est aussi un lien, une parole, une mémoire, un geste sacré. Les autres civilisations peuvent enrichir ces approches sans les effacer.
8. Que faudrait-il faire pour que les savoirs traditionnels africains soient pleinement reconnus dans les politiques de santé et d’éducation, au Mali comme ailleurs ?
Il ne suffit pas de les « intégrer » : il faut transformer en profondeur nos manières de penser, de légiférer, de former et de gouverner.
Il faut :
Une réelle volonté politique ;
Former les décideurs et fonctionnaires à la diversité des systèmes de savoir (via des modules sur les épistémologies africaines dans les écoles de santé et d’administration) ;
Introduire les langues nationales, récits, proverbes et rites éducatifs dans les programmes scolaires dès le primaire ;
Créer des protocoles de collaboration entre tradipraticiens et personnels médicaux ;
Encadrer la formation, l’éthique et la certification des tradipraticiens sans dénaturer leur rôle communautaire ;
Mobiliser les institutions africaines (UA, CEDEAO) pour faire reconnaître ces savoirs comme patrimoine vivant et ressource stratégique ;
Porter cette voix au sein des organisations internationales (OMS, UNESCO, UNICEF) par des experts enracinés.
9. À titre personnel, quelles pratiques, lectures ou habitudes cultivez-vous pour entretenir votre propre bien-être dans le temps long ?
Très belle question ! Pour entretenir mon bien-être sur le long terme, je m’appuie sur plusieurs pratiques alliant réflexion, connexion et équilibre. Je lis des textes philosophiques et spirituels qui ouvrent à la sagesse universelle, mais aussi des ouvrages en sociologie, histoire, sciences politiques, psychologie positive et traditions de soin.
Partager des expériences dans un cadre respectueux me permet de me sentir reliée et soutenue. L’écriture, la musique, la contemplation de la nature sont pour moi des espaces d’expression profonds.
Je fais peu de sport, ce qui limite parfois ma connexion au corps. Cela dit, je sais à quel point le mouvement est important pour libérer les tensions et harmoniser l’énergie. Je suis d’ailleurs une insomniaque chronique ! Pour moi, le bien-être est un art de vivre pluriel, une attention continue, une ouverture au changement. Il allie le soin de soi à celui des autres et du monde.
10. Enfin, si vous deviez adresser un message à la jeunesse africaine d’aujourd’hui, en quelques mots, que lui diriez-vous pour nourrir sa force intérieure et sa vision de l’avenir ?
À la jeunesse africaine, je dirais :
Engagez-vous pour les valeurs porteuses d’espoir. Croyez en votre valeur. Enracinez-vous dans votre culture. Osez rêver grand.
L’Afrique a besoin de votre audace, de votre intelligence, de votre intégrité. Vous êtes les bâtisseurs du présent, pas de simples héritiers du passé.
Le monde vous regarde. Mais surtout, l’Afrique vous attend.
Soyez fiers. Soyez unis. Marchez avec courage vers l’avenir que vous méritez.
FORCE ET COURAGE À VOUS !
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