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Éclairage sur les Défis de la Santé Mentale en Côte d'Ivoire

27/11/24

par :

Pamela Annick N'guessan

Entretien Exclusif avec le Dr. Samuel Traoré

Alors que la santé mentale devient une préoccupation croissante en Côte d'Ivoire, le Dr Samuel Traoré, psychiatre renommé, nous plonge au cœur des problématiques émergentes. Addictions, cybercriminalité, suicide chez les jeunes, stigmatisation des troubles mentaux… Dans cet entretien exclusif, il dévoile les réalités complexes auxquelles font face les professionnels, tout en proposant des solutions novatrices pour renforcer le système de santé mentale et sensibiliser la société.

 

« En dehors des troubles dépressifs et des schizophrénies, l'on voit de plus en plus du psychotraumatisme, du stress et du burnout ainsi que des troubles de l'adaptation. » 



1- Dr Traoré, pouvez-vous vous présenter brièvement et nous parler de votre parcours en tant que psychiatre ?


Réponse:


Bonjour, je suis TRAORE Samuel, médecin psychiatre depuis 2015, avec un poste de praticien hospitalier en psychiatrie d’adultes au Service d’Addictologie et d’Hygiène Mentale à l’Institut National de Santé Mentale (INSP) d’Abidjan. Je suis également enseignant-chercheur à l’Université Félix Houphouët-Boigny de Côte d’Ivoire depuis la même année. Très vite intéressé par les addictions et l’articulation santé mentale- justice, j’ai fait une capacité d’Addictologie et un D.I.U de Psychiatrie Légal à l’Université Paris V en France de 2019 à 2021.


2 - Quels sont les principaux problèmes de santé mentale auxquels vous êtes confronté en tant que psychiatre en Côte d'Ivoire?


Réponse:

L’un de mes maîtres et mentor professionnel, le Professeur YEO-TENENA Jean-Marie, utilise la notion de transition psychopathologique à laquelle je souscris. En dehors des troubles dépressifs et des schizophrénies, l’on voit de plus en plus du psychotraumatisme, du stress et du burn out et des troubles addictifs et les troubles de l’adaptation (étudiants expatriés, migrants de retour…).


3 - Pouvez-vous nous parler de votre travail sur le lien entre la cybercriminalité et la santé mentale ? Quels sont les impacts que vous avez observés et quelles sont les mesures nécessaires pour faire face à ce problème croissant ?


Réponse:

Nous avons développé en effet une expertise sur la question avec un collègue anthropologue, le Dr KONAN Paulin depuis 2015. Nous n’avons pas trouvé de lien direct entre cybercriminalité et perturbation de la santé mentale. Par contre nous avons observé une forte propension à présenter des troubles psychiatrique chez les cyber délinquants en Côte d’Ivoire premièrement du fait de leur consommation de substances psychoactives, le cannabis en tête.  « Nous n'avons pas trouvé de lien direct entre cybercriminalité et perturbation de la santé, mais nous avons observé une forte propension à des troubles psychiatriques chez les cyber-délinquants, en raison de leur consommation de substances psychoactives. » A cela s’ajoutent les heures de privations de sommeil nocturnes régulières qu’ils cumulent. Il faut savoir qu’ils doivent s’adapter aux fuseaux horaires de leurs différentes victimes. Après on a identifié des perturbations psychiatriques attribuables au stress induit par les difficultés qu’ils rencontrent parfois à honorer les engagements pris devant des ritualistes qu’ils consultent pour faire prospérer leur pratique.

Enfin on a la question du psychotraumatisme du « victimiseur ». Dans cette même catégorie de « brouteurs mystiques », certains commettent des crimes rituels toujours à la demande des ritualistes. Le caractère traumatique de ces actes peut perturber leur équilibre mental et logiquement laisser émerger un troubles stress post-traumatique.


4 - Le suicide chez les jeunes en Côte d'Ivoire est une préoccupation majeure. Quelles sont, selon vous, les principales causes de cette tendance, devient-elle alarmante et quelles actions sont nécessaires pour prévenir ces tragédies ?


Réponse:

Ce serait pures spéculations que de donner les causes de cette tendance sans réaliser des études spécifiques sur la population des jeunes. Il ne faut pas qu’un évènement habituel de par sa surmédiatisation récente nous donne l’impression d’être en émergence. Mais on peut proposer quelques pistes explicatives à ce qu’on observe. Par exemple on remarque un rétrécissement progressif des contacts sociaux chez le noir africain copié sur le modèle occidental. Il y a l’absence réel, symbolique ou insuffisante des parents auprès des jeunes qui traversent parfois des périodes de mal être existentiel et qui s’automutilent de plus en plus. Ce sont pourtant eux les figures affectives principales auprès de leurs enfants.

Mais il se trouve parfois qu’ils soient plus préoccupés par leur performance professionnelle et leur réussite sociale que par leurs enfants sans forcément s’en rendre compte. Après il ne faut pas occulter l’effet de certaines substances comme le PCP et le kush qui provoquent des impulsions suicidaires et qui sont de plus en plus usitées par les jeunes en Côte d’Ivoire. Aussi faut-il évoquer les défaillances des capacités adaptatives face au stress de la vie chez certains jeunes surprotégés et éduqués selon un modèle importés. Enfin il y a les retards ou l’absence de prise en charge de perturbations psychiatriques comme la dépression, la schizophrénie et certains troubles de la personnalité pourvoyeuses de crise suicidaire.


5 - En ce qui concerne l'addiction (l’usage des drogues) en milieu scolaire ivoirien, quels sont les facteurs qui contribuent à ce problème et quelles sont les approches efficaces pour (y faire face) lutter contre cette addiction chez les jeunes ?


Réponse:

Il y a d’abord un facteur intrinsèque aux 1ers acteurs de l’école que sont les élèves. Ils sont généralement en période d’adolescence et c’est connu, il s’agit d’une période de transgression et d’expérimentation des plaisirs interdits. Ensuite il faut reconnaître qu’il y a grand réseau de trafic de drogues illicites qui s’est déployé dans le milieu scolaire ivoirien dernièrement. L’une des stratégies des dealers a été d’infiltrer les écoles de faux élèves en tenue pendant les pauses ou de s’appuyer sur des élèves revendeurs-rabatteurs, qui ciblent leurs camarades issus de familles nanties (clients plus solvables). Après on a le phénomène des médicaments de rues qui facilitent aux jeunes l’accès à des psychotropes médicamenteux et autres opiacés pharmaceutiques qui ne le seraient pas autrement.


Comment adresser efficacement ce problème ?


Ce n’est aussi simple que ça parait. Mais entre autres mes propositions sont de réduire l’offre et la demande en même temps. Réduire l’offre c’est désarticuler le réseau de trafic des drogues illicites en général et celui du milieu scolaire en particulier. Il faut réduire ce « libre accès » aux psychotropes médicamenteux par une lutte plus acharnée contre médicaments de la rue. Quant à la réduction de la demande, elle peut être déclinée en trois axes: sensibiliser précocement dès les dernières classes primaires et les 1ères classes du collège (pour prévenir l’expérimentation des drogues), former au repérage précoce et à la prise en charge des usagers à risque et prendre en charge les élèves ayant un usages problématiques. Ces axes doivent impliquer les élèves eux-mêmes, les parents d’élève et tous les acteurs de l’éducation. Cette année par exemple, le Ministère de l’Education Nationale et de l’Alphabétisation de Côte d’Ivoire a initié à travers la DMOSS des ateliers de renforcement de capacité pour le repérage et la prise en charge des addictions en milieu scolaire à l’endroit de ses médecins, infirmiers, travailleurs sociaux, éducateurs spécialisés et ses enseignants. Déjà il y a des campagnes intensives de prévention sur les addictions dans les écoles. Après, je pense qu’il faudra aussi « capaciter » les parents d’élèves et créer enfin des consultations en addictologie, du type « jeunes consommateurs », dédiées aux élèves.


6 - Comment percevez-vous la stigmatisation entourant les troubles mentaux en Afrique et quelles actions pouvez-vous entreprendre pour sensibiliser la société et changer les mentalités ?


Réponse:

La stigmatisation entourant les troubles mentaux en Afrique l’est du fait de la représentation de la maladie mentale dans nos aires socio-culturelles. Même si les mentalités évoluent progressivement, les stigma du handicap, de la disgrâce de la folie, de la déchéance d’humanité du « fou » et les croyances magico-religieuses, limitent la prise en charge et paralyse la réinsertion sociale du malade mental.  « Meme si les mentalités évoluent progressivement, les stigma du handicap, de la disgrace de la folie et les croyances magico-religieuses paralysent la prise en charge et la réinsertion sociales des malades mentaux. » On a même une stigmatisation par ricochet qui touche les professionnels de santé mentale. Imaginez-vous qu’une étude réalisée en 2018 par l’équipe du Prof YEO-TENENA de l’INSP sur 387 médecins en Côte d’Ivoire, révèle que 42,20% d’entre eux pense que soigner la maladie mentale a un impact délétère sur le comportement du spécialiste de psychiatrie.


Quelles actions de sensibilisation entreprendre ?


D’abord médiatiser la santé mentale et avoir une approche de proximité, idéalement communautaire et dans un langage accessible à la cible (la population). Déconstruire certains préjugés sur les malades mentaux, la maladie mentale et les professionnels de santé mentale via des capsules vidéos brèves et les diffuser sur les réseaux sociaux numériques. Nous y travaillons actuellement et tout soutien sera le bienvenu. Enfin les professionnels de la communication doivent offrir une grande couverture médiatique aux journées internationales de santé mentale et celles de la lutte contre le suicide.


7 - Quelles sont vos initiatives et projets en cours visant à améliorer la santé mentale en Afrique ? Comment voyez-vous l'évolution de la prise en charge des troubles mentaux dans la région ?


Réponse:

Il y a par exemple des fondations comme bluemind qui a travers un projet intéressant comme « heal by hair », forme des coiffeuses africaines comme ambassadrice de santé mentale. Ce genre d’initiative doivent se multiplier. En Côte d’Ivoire l’ONG SAMENTACOM a travaillé au dialogue entre les professionnels de santé mentale qui ont la légalité d’exercice et les tradipraticiens qui gardent une certaine légitimité sociale. Ce projet a permis d’augmenter la collaboration entre ces deux parties et favorisé le recours aux soins conventionnels en santé mentale en provenance des camps de prières ou des camps de tradipraticiens. Ailleurs en Afrique il y a de multiples initiatives aussi pertinentes les unes que les autres.

Pour notre part nous participons régulièrement à toutes les initiatives jugées pertinentes, crédibles et pérennes qui visent à améliorer la santé mentale en Afrique. Ma contributions c’est les consultances média, les conférences, l’enseignement de la psychiatrie en pré et postdoctoral en faculté de médecine et aux paramédicaux en spécialisation. Par ailleurs nous avons des activités de recherches en psychiatrie, nous préparons des capsules vidéos sur la santé mentale et participons aux activités de certaines organisations comme la fondation bluemind. La prise en charge des troubles mentaux s’améliore globalement mais on peut faire mieux et vite. « Si l'on considère que la Cote d'Ivoire a un ratio d'un psychiatre pour 300 000 habitants et une majorité de malades mentaux qui n'accedent pas au soins, on comprend mieux pourquoi. »


8 - Quels sont les défis majeurs auxquels vous êtes confronté en tant que psychiatre en Afrique et quelles sont vos recommandations pour renforcer le système de santé mentale dans votre région ?


Réponse:

En tant que psychiatre exerçant en Afrique noire et avec le recul que m’offre mes modestes années expérience, les problèmes que je note sont d’ordre d’abord infrastructurel. Il y a peu d’établissement public d’hospitalisation et de prise en charge ambulatoire. Le plateau technique des hôpitaux existant est peu fourni. L’absence de couverture sociale et d’assurance pour les médicaments en psychiatrie ne facilite pas l’accès aux soins aux couches sociales moins nanties. On a aussi l’indisponibilité de certaines molécules efficaces. Pour animer les infrastructures si elles existaient il se serait posé un autre problème, celui de l’insuffisance de ressources humaines qualifiées. A titre d’exemple depuis la création du Certificat d’Etudes Spécialisées de Psychiatrie en 1974 soit 49 ans, on n’a qu’une soixantaine de médecins ivoiriens qui ont entamés et achevés une spécialisation en psychiatrie. Naturellement tous n’exercent pas en Côte d’Ivoire et très peu se sont intéressés à la psychiatrie de l’enfant.


L’absence de psychologues cliniciens formés à des techniques de psychothérapie et l’insuffisance de certains professionnels paramédicaux dans les structures publiques de santé mentale, posent aussi problème. Mes suggestions sont à tirer des défis exposées . Nos politiques de santé doivent aller dans le sens de l’augmentation, la décentralisation et l’intégration des services de psychiatrie au sein des hôpitaux. Il faut mettre en place une politique incitative et attractive pour les formations en santé mentale par l’offre de bourses d’études. Après vient l’amélioration du plateau technique des services de psychiatrie et un soutien à la recherche en santé mentale. En plus de tout cela il faut que les médicaments psychotropes prescrits en psychiatrie soient à des coûts accessibles et les hospitalisations couverts par les assurances.



 

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